Il était une fois un boxeur. Un homme élancé comme une bougie, avec des épaules prononcées comme un cintre. Il se baladait tranquille dans les rues, les transports, les commerces, comme une montagne qui aurait quitté sa paisible campagne, pour découvrir au plus près la vie des humains qui s’entassaient dans les villes.

 

Il était né pour la contemplation, la solitude, le silence, mais il se sentait appelé par ces gigantesques fourmilières, où le nombre de gens à impacter, était proportionnel au nombre de personnes qui au quotidien, par leurs mots, coulaient sur vous comme de la lave.

 

Chaque matin, il partait à l’entraînement, son baluchon à l’épaule. Les premiers combats arrivèrent très rapidement, et il les remporta tous ! Premier round, implacable, la montagne avançait sans ne jamais reculer, comme une vérité dont le moment était enfin venu. Il frappait comme une malédiction, qui en fait devenait une bénédiction, dès lors que ses adversaires étaient de retour au vestiaire.

 

Seuls, assis sur un banc marron, étroit, à échelle d’enfants, quand eux maintenant étaient des monstres ; leurs yeux semblaient questionner le sol, mais leur esprit en réalité ne cherchait aucune réponse immédiate. Les poings de la montagne les avaient démolis, éparpillés, mais eux qui s’étaient construit depuis tout petit une personnalité à la hâte, sans la moindre notice, n’attendaient en réalité, que ça, de tout reprendre à zéro. De se bâtir une élégance et une sagesse nouvelle, pierre après pierre.

 

Assis, ces fragments d’une fierté ancienne qui ne pouvait plus tenir debout, gisaient, dans le vestiaire, face à eux, sur le carrelage froid, telles les pièces d’un puzzle tout juste sorties de leur plastique. Telles les planches d’un meuble qui allait enfin être consciencieusement monté, étape par étape, suivant les instructions éclairées d’une notice, et non l’empressement d’une volonté d’échapper à tout prix au silence : qui vous faisait vibrer, accélérer, mais en direction d’un mur.

 

Le silence qui enveloppait les combattants dans le vestiaire les transportait comme au beau milieu d’une cathédrale. Un silence vertigineux, où le passé restait à la porte de l’édifice, n’offrant plus le moindre secours, ni appui. Mais où inversement plus aucune attache non plus, ou comportement réflexe, n’allait réduire leurs potentialités futures, comme avant.

 

Tout leur semblait à nouveau permis, même si tout était à refaire, désormais, dans leur vie. Il voulait prendre humblement le temps de la reconstruction. De l’analyse. Du recueillement. Et cette renaissance, ils la devaient à ce combattant hors pair qui frappait avec le cœur, et vous atteignait dans la même zone, qu’était la montagne.

 

Pendant des années, la montagne avançait, multipliait les combats, et se sentait pleinement à sa place, au milieu des autres hommes, créant des vocations de mystiques avec l’aide de ses poings.

 

Et puis, son entraîneur sentit que l’heure était venue de lui proposer le combat de sa vie. De lui faire rencontrer le grand champion du territoire, pour lui permettre d’atteindre le rayonnement dont la montagne rêvait depuis qu’il avait rejoint, il y a quelques années, la fourmilière des hommes.

 

Le grand champion offrait une toute autre opposition de style, jusqu’ici inconnue de la montagne. Il boxait avec son cerveau, avec sa tête. Fin stratège, il lui arrivait même de flirter avec les limites de la règle, pour enfoncer son vice dans des zones défendues, sans que jamais l’arbitre ne le remarquât, ni ne le sanctionnât.

 

Pour préparer ce grand combat, l’entraîneur proposa à la montagne de changer de style, de boxer de manière plus réfléchie, moins sauvage ; mais lui ne voulait combattre qu’en avançant avec son cœur, pour toucher son adversaire scrupuleusement dans la même zone. Son entraîneur s’inclina, la montagne n’était-il pas le roi des dieux, dès lors qu’il montait sur le ring, et qu’il faisait pleuvoir la foudre sur son adversaire, de la hauteur de chacune de ses mains gigantesques.

 

Le jour du combat arriva. Comme annoncé, le tacticien appliqua son plan, comme un musicien jouait académiquement une partition. Il boxait comme on joue du violon, avant de repositionner son instrument dans l’étui, finement tapissé de feutre. La montagne perdit le combat de sa vie aux points, sans même avoir eu l’impression de véritablement le disputer.

 

Dans le couloir sombre qui le séparait des vestiaires, des tâches de voix lui parvenaient au loin. Certaines l’éclaboussaient, comme une voiture qui roulait à vive allure, sur une flaque aux dimensions d’étang, qui venait submerger le trottoir sur lequel vous marchiez. « Naïf ». « Rustre ». « Idiot ». D’autres échos, plus lointains, lui parvenaient sur le visage, comme des lueurs du soleil au beau milieu de l’hiver, qui vous réchauffaient la joue. « Respect ». « Bravo ». « Toi, tu combats avec ton cœur ».

 

Ce combat marqua un tournant dans la carrière de la montagne. Le début du déclin, un ciel orangé, avec au loin une boule de feu fatiguée qui se couche. Tous les combats suivants, furent d’identiques défaites, dans des luttes au déroulement de parties d’échec, où les gagnants ne risquaient jamais de tout perdre, et donc pour la montagne, de pouvoir réellement tout gagner. Le cœur des hommes.

 

Vieillissant, son entraîneur l’invita à délaisser les salles d’entraînement, les soirées de gala, pour éviter le mauvais coup, qui vous clouait pour toujours dans une chambre vidée de toute couleur sur les murs, quand la paisibilité d’une maison de campagne déjà vous attendait. Mais la montagne ne savait que boxer. Et une étincelle lui soufflait que sa mission était encore et toujours de révolutionner la vie des hommes. Et pour ce faire, à disposition, il ne voyait que la surface étendue de ses poings.

 

Alors, il repartit pour un nouveau combat qui allait s’avérer être le tout dernier. Le combattant du soir n’était pas plus impressionnant que les autres, ni plus malin, ni plus stratège ; mais la montagne était désormais nettement plus fatiguée, et de ses poings, il ne tombait plus que des étincelles, de la fumée, bien loin de la foudre sacrée électrisante de ses tout débuts.

 

Les premiers rounds passèrent, la montagne fut touchée à cinq reprises. Il voulait résister, se relever, vaincre. Mais ce soir-là, pour la première fois, quand son adversaire lui asséna un coup dans les cervicales, puis dans le dos, il s’effondra, dans un immense cri de douleur. Un cri rauque, comme un gémissement sorti tout droit des entrailles de la terre. Comme l’ultime souffle du dernier animal d’une espèce qui se couchait pour de bon sur le sol.

 

Allongée sur le dos, la montagne observait sur le côté, les spectateurs, le regarder, ahuris, dans un silence de cathédrale. Le même silence de cathédrale que celui qui enveloppait ses adversaires, autrefois, dans les vestiaires.

 

Et alors que son entraîneur se pencha au-dessus de lui pour le réconforter, pour l’apaiser, la montagne lui souffla:

 

« Il y a finalement peut-être quelque chose d’autre à faire avec ma voix. »